Mauvaise Note

L'auteur

Quand je rencontrai le regard à la fois réprobateur et fuyard de mon boss à travers la vitre de son bureau, j’eus tout de suite le pressentiment que cette journée allait mal commencer. J’accusais un retard d’une bonne dizaine de minutes, et Jérôme, ce bon Jérôme, n’était pas du genre à laisser passer cette grave atteinte aux intérêts de la compagnie. La sanction, sans aucun doute, ne tarderait pas.

J’avais pourtant fait mon maximum. Plutôt que le métro, j’avais opté pour la voiture, en mode manuel. J’étais pratiquement certain d’avoir commis un excès de vitesse dans le boulevard circulaire, l’ordinateur de bord n’avait cessé de me mettre en garde. Tandis que je traversais l’open space, je sentis mon oreillette vibrer. Ça y est, pensai-je, nous y sommes. A l’instant même où je m’assis, elle vibra une seconde fois.

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 J’extirpai mon terminal de ma poche ; deux notifications sur mon LifeBook. La première était un message de la préfecture de police, une amende de deux cent douze euros et un malus en responsabilité sociale pour avoir dépassé la limite autorisée pendant une durée cumulée supérieure à cinq secondes. La deuxième m’emmena sur ma page JobStory, Jérôme venait de me mettre une appréciation négative à la catégorie exactitude. Voilà. La journée avait mal commencé.

Je soufflai de toutes mes forces pour passer le cap. La grosse tête de Pierre, cette espèce de boule saupoudrée de poils noirs et toujours marquée par la contrariété, apparut au-dessus du panneau en plexiglas.

  • Ça ne va pas ? Réveil difficile ?
  • Tout irait à merveille si seulement j’avais pu éviter ce petit taquet matinal.

Pierre empoigna son terminal et constata les dégâts sur mon profil.

  • C’est pas vrai, s’exclama-t-il, c’est vraiment, vraiment….

La suite se tassa entre les dents de mon collègue compatissant ; ce ne fut bientôt plus qu’un long sifflement indistinct, continu, d’où émergeait de temps à autre le nom de Jérôme entre deux termes peu flatteurs. J’étais désolé d’avoir ainsi aggravé sa mauvaise humeur, mais il était vraiment du genre nerveux, le garçon ; il donnait toujours une importance démesurée au moindre problème. Au quotidien, cela ne constituait pas un embarras majeur, il se faisait du mal tout seul dans son coin, mais il fallait absolument se tenir loin de lui pendant les pots de départ. Tout transpirant dans son costume noir, le regard halluciné, il était capable de vous tenir la jambe pendant des heures en dissertant sur un fait banal. Subir alors son haleine fatiguée, ce subtil mélange d’alcool et de cassoulet, relevait du calvaire.

            J’occupai chez Globalview le poste de Client Request Specialist, une position bien modeste, mais qui possédait un avantage exclusif : j’étais celui qui, par définition, résolvait des problèmes et non qui en causait. Il s’agissait d’après ma fiche de poste d’examiner les sources de mécontentement des clients en faisant preuve d’un accueil personnalisé et qualitatif puis de m’assurer, après clôture de l’incident, de leur entière satisfaction ; j’excellais à la tâche. Hélas, la générosité des clients ne compensait pas les fréquentes mauvaises notes attribuées par mon management.

Alors que je gérais un premier appel avec, comme toujours, beaucoup de tact et d’élégance, une notification surgit sur mon terminal. Il s’agissait d’un rappel ; il me restait trois minutes pour me rendre dans la salle de réunion où devait se dérouler le briefing hebdomadaire.

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